Tête à tête avec le décorateur du film Gemma Bovery

Rencontre avec Arnaud de Moléron, chef décorateur du film Gemma Bovery. Cet homme de terrain nous livre des anecdotes. Quelle approche a-t-il de la déco dans son métier ? Qu’en-est-il d’un point de vue plus personnel ? Un moment que Westwing est heureux de vous faire partager…

Quelles ont été vos références pour nourrir les décors du film ? Des inspirations personnelles ?

Je ne me suis pas appuyé sur des images extérieures particulières dans la mesure où celles dessinées étaient suffisamment évocatrices. Je suis allé chercher au fond de mes propres références. Je suis assez amoureux des vieilles pierres, j’ai donc visité pas mal de maisons et j’en ai habité quelques-unes aussi. La traduction de l’esprit de cette jeune femme et ce sur quoi elle pouvait s’esbaudir sont beaucoup de souvenirs d’enfance et d’adulte.

Comment illustre-t-on le caractère d’un personnage par un décor ?

Principalement par ses passions. Les choses peuvent être assez simples et se refléter par des collections. Cela se montre également dans l’organisation des choses et de l’espace au sens large : ordre, désordre ou désordre organisé.
Dans le cas de Gemma, il fallait illustrer une certaine versatilité et cet esprit de bonheur qu’elle se raconte. Tous ces petits objets sont des prétextes pour ce personnage qui court après l’amour. C’est une dessinatrice, décoratrice. Elle s’en amuse et s’en lasse.

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Comment avez-vous envisagé la couleur dans le film ?

Cette couleur bleue est la marque d’une certaine époque, disons les années 30 et peut être avant, que l’on retrouve dans les vieilles fermes ou les vieilles habitations rurales. Ces traces sont à peu près les derniers vestiges de décoration qu’il nous reste. À l’époque, les couleurs étaient assez fortes : des bleus intenses, des roses tyriens. Ce sont des teintes que l’on aurait du mal à assumer de façon franche aujourd’hui. Comme ces peintures étaient à l’huile de lin ou à la chaux, elles ont pris de la patine. Sur ce point, le film doit beaucoup au talent de mon équipe peinture. Nous sommes passés par un travail sur la matière des murs, avec des enduits colorés à des pigments de terres. Tout ceci a transformé la maison en une sorte de tanière sombre. Nous avons ensuite amené de la couleur par un jeu de transparence pour évoquer le résultat du temps qui passe.

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Et pour le château ?

Le château représente une part seulement de la vie du personnage et de ses égarements. Nous n’avons fait que le meubler, en respectant le lieu, pour créer l’atmosphère propice aux scènes que nous devions trouver. Il fait partie de ce « charme français » que découvre une jeune anglaise éperdue de décors.

Quelle a été la place de la nature ?

Il s’agit de mettre en scène cette campagne qui a justifié l’envie de ce couple anglais de venir s’isoler dans cette région. Du coup, les promenades dans les bois ont été choisies avec soin. Cette nature retranscrit une esthétique flaubertienne, celle des balades à la campagne propres au XVIIIème et que l’on ne saurait retrouver en milieu urbain.

Qu’est ce qui caractérise le style campagne selon vous ?

Je dirais une accumulation de vieux objets à la fois usuels ou décoratifs qu’on a chinés à droite à gauche.
C’est une vraie question de mode, dans les années 90 la tendance était à ce genre d’accumulation. Les magazines de cette époque, Marie Claire, Elle Déco, me sont venus en tête. Comme beaucoup, j’aurais pu succomber à ce genre de choses dans ces années là, mais aujourd’hui, alors que je suis en train de retaper une maison à la campagne, j’ai envie de modernité. Pour moi, la notion de campagne contemporaine serait plutôt en harmonie avec la nature, mais en rien sur l’objet. Il s’agit plutôt de profiter au maximum des abords, des vues et de la lumière de la maison, ce qui n’est pas toujours le cas des maisons anciennes. Je pense au plaisir de regarder la pluie tomber, engoncé dans un fauteuil au coin du feu ou d’admirer le soleil se lever depuis la chambre, si possible tournée vers l’est, pour bien commencer la journée.

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Quels détails était-il important de soigner ?

Retranscrire la passion d’une citadine, qui plus est étrangère, venant à la campagne. La disposition des objets dans la maison des anglais représente pour moi une certaine forme de poésie. L’ensemble fonctionne très bien à l’image.

En matière de décoration avez-vous un style personnel ?

Partout où je vais j’ai envie d’acheter une maison ! Ce sont plus l’architecture et la fonction de la maison qui prennent le pas sur la notion de décoration. C’est une question de volume, de lumière, de circulation. Je suis sensible à des espaces et à un confort de vie, tel que chacun puisse trouver sa place sans devenir une gêne pour l’autre. Ce sont des paramètres intemporels au final. Un jour je peux adorer des objets XVIIIème et le lendemain être dingue de choses du Bauhaus ou des années 50, ou 60, et au final tout marier.

Vous êtes plutôt ville ou plutôt campagne ?

« J’habite en ville à la campagne. » Je vis dans le 20ème arrondissement de Paris et j’ai la chance d’avoir une petite terrasse. J’entends le tic-tac de ma pendule électrique parce que la rue est calme. Ma terrasse foisonne de plantes à tel point que l’on commence à avoir du mal à y mettre les pieds.

Votre terrasse est un peu le trésor de votre maison ?

Oui, absolument. Un extérieur est indispensable dans tous les cas, peu importe la surface. Je me sens enfermé autrement.

Y’a-t-il un décor que vous rêveriez de construire ?

Je n’en ai pas vraiment. Ce qui m’intéresse c’est d’accompagner un film. J’aime arriver très tôt sur un film et voir vers quelle image nous allons aller. Les décors racontent des histoires, la déco n’est pas gratuite. Elle sert un propos.
J’aime travailler de concert avec un metteur en scène pour participer à la mise en place d’un propos et l’illustrer. Je rêve plutôt de rencontres avec des metteurs en scène. Ce sont des défis tournés vers des personnes à qui j’aurais souhaité me confronter plutôt que vers la déco. En revanche, qu’il s’agisse d’un film d’époque ou d’anticipation m’est assez égal. La seule chose qui ne me parle pas du tout c’est un film de super héros.

Arnaud de Moléron
Chef décorateur du film Gemma Bovery
Au cinéma le 10 septembre
Réalisé par Anne Fontaine
Avec Fabrice Luchini et Gemma Arterton

Capture d’écran 2014-09-04 à 20.43.15

 

 

© Jérôme Prébois / Albertine Productions – Ciné-@ – Gaumont – Cinéfrance 1888 – France 2 Cinéma

Perrine Sprimont

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