J.M.W. Turner, le peintre de la lumière

Le film de Mike Leigh sur les dernières années de la vie de l’artiste britannique Joseph Mallord William Turner est actuellement à l’affiche. C’est l’occasion de revenir sur l’œuvre inspirante et émouvante de celui qui enflamma la peinture.

 

Mr-Turner-3-∏Simon-Mein-Thin-Man-Films

L’ESTHETIQUE DU SUBLIME

Si Turner (1775-1851) est un visionnaire, sa formation est classique. Très jeune, il se met à dessiner et son père vend ses œuvres dans sa boutique de barbier. A 14 ans seulement, il entre à l’école de la Royal Academy of Art puis intègre la Royal Academy elle-même, encouragé par son illustre directeur Sir Joshua Reynolds. A 15 ans, il expose sa première aquarelle, A View of the Archbishop’s Palace at Lambeth. Il poursuit ensuite son ascension en devenant académicien à 26 ans et professeur de perspective à 32. Le peintre et son œuvre sont admirés, contrairement à l’enseignant qui manque de charisme et ennuie ses élèves.

Cette formation pousse Turner à s’inscrire d’abord dans la tradition du paysage classique et de la peinture d’inspiration mythologique (Enée et la Sybille de Cumes au lac Averne, d’après Virgile ; Appulia recherchant Appulus, d’après les Métamorphoses d’Ovide). Puis, entre 1810 et 1820, il glisse vers le romantisme qui exalte les sentiments avec des œuvres comme Soleil se levant à travers la brume ou encore Hannibal traversant les Alpes avec son armée (1812). Il n’est plus alors dans la simple représentation de ce qu’il voit mais travaille la couleur et la matière pour exprimer ce qu’il ressent. Il s’affranchit ainsi peu à peu du réel pour mieux le donner à voir : « Mon travail est de peindre ce que je vois, non ce que je sais être là ».

BE005678
Le Négrier. JMW Turner, 1840

 

Sa démarche se radicalise ensuite. Il peint de nombreuses toiles exprimant le danger, la tourmente, le déchainement des éléments. Il représente des phénomènes grandioses (éruptions volcaniques, incendies, avalanches) pour réveiller le sentiment que l’homme éprouve devant l’infini ou les forces naturelles déchainées. Il est en ce sens proche de peintres romantiques comme Delacroix. La Tempête de neige peinte en 1842 le montre ; Turner aurait dit à son sujet : « Je n’ai pas peint cela pour être compris, j’espère montrer comment peut se dérouler une telle scène. J’ai demandé aux marins de m’attacher au mât pour observer. J’ai été attaché pendant quatre heures. Je ne cherchais pas à m’échapper, puisque j’y étais, il fallait que je retranscrive une telle scène ».

Les formes s’évaporent et une lumière aveuglante envahit l’espace. En témoignent surtout les dernières aquarelles du peintre, sublimes abstractions colorées. Ainsi et pour la première fois dans l’histoire de la peinture, l’artiste abandonne le sujet, donne toute leur place à la couleur et à la matière, au jeu des formes, à la lumière vue comme une source de pure délectation en soi. Ce sont ses émotions que Turner veut jeter sur la toile, comme en 1834 lorsqu’il loue un bateau pour peindre depuis la Tamise le Parlement londonien en flammes, alors que son rival John Constable se place sur le pont de Westminster pour représenter la scène. Il se plait à utiliser de grandes toiles – comme le fera Monet après lui – et se sert des techniques de l’aquarelle pour réaliser ses huiles sur toile : sur le papier préalablement mouillé, il travaille en utilisant chaque accident (dérapages du pinceau, taches imprévues, éclaboussures, support laissé vierge…). Il fait ainsi jaillir une forme qui traduit un mouvement énergique, tourmenté et flamboyant de la matière.

Les œuvres de Turner tiennent dès lors plus du Sublime que du Beau, car ce qui y est représenté a un effet direct sur nos sens. Rien d’étonnant à ce que le peintre ait dévoré l’ouvrage d’Edmund Burke qui théorise cette notion (Enquête philosophique sur l’origine de nos idées du Sublime et du Beau, 1757) et à ce que le critique du journal l’Examiner ait écrit dans un article du 1er juin 1812 : Une main magistrale suscite des sentiments de terreur et de grandeur. Il réagit ainsi suite à la découverte de la toile de Turner représentant Hannibal traversant les Alpes (Tempête de neige, Hannibal traversant les Alpes, 1812).

L’INSPIRATION DE LA NATURE

Pour trouver l’inspiration, Turner observe la nature. Il peint peu sur le motif (en situation) mais a besoin d’un support visible et tangible pour son art, de se nourrir d’images et d’impressions du réel avant d’entrer dans son atelier pour traduire ce qu’il a vu. Il voyage donc énormément dans les îles britanniques et en Europe. Ces “voyages artistiques” se succèdent tout au long de sa vie et lui permettent de créer 260 volumes de dessins et aquarelles.

C’est en 1792, à 17 ans, qu’il entreprend son premier voyage, au Pays de Galles, suivi d’un voyage dans les Midlands 3 ans plus tard, puis sur l’île de Wight. Pendant une dizaine d’années il parcourt la Grande Bretagne en tous sens, fixant sur le papier de nombreux monuments et belles demeures à la demande de riches commanditaires. Et toute sa vie il continue à parcourir la campagne anglaise et la Tamise. A 26 ans il découvre l’Ecosse et rompt définitivement avec la topographie rigoureuse de ses premières œuvres.

Il gagne le continent en 1802, à la faveur de la paix d’Amiens qui marque une sorte de trêve entre la France et l’Angleterre. Ce périple l’inspire dès son arrivée car la mer est si déchainée qu’il doit embarquer sur une chaloupe qui manque à plusieurs reprises de chavirer. Il en tire son premier tableau célèbre : la Jetée de Calais, pêcheurs français prenant la mer. Financé par ses amis et mécènes, le jeune peintre parcourt la France et se rend en Suisse. Au retour, il découvre les chefs d’œuvre réunis au Louvre suite aux saisies napoléoniennes. Il retourne ensuite plusieurs fois en Europe, en Belgique et en Hollande, en Italie, à nouveau en France, à Venise et à Berlin. Il en rapporte chaque fois l’inspiration de nombreuses œuvres fameuses (vues de Venise, du Val de Loire, scènes alpestres…).

42-42823819
L’abbaye de Melrose. JMW Turner, 1822

 

LA VOIE DES MAITRES

C’est aussi grâce à ses maîtres que Turner trouve l’inspiration. Il est en effet guidé par de grands peintres italiens (Salvator Rosa, Titien), français (le Lorrain, Poussin, Watteau) et hollandais (Rembrandt, Ruysdael, Albert Cuyp, Jan van de Cappelle).

Le paysagiste Claude Gellée dit le Lorrain influença particulièrement Turner. Il fut le premier à lui enseigner à regarder la nature. Turner en fera donc son maître au point d’exiger dans son testament que deux de ses œuvres, Didon faisant construire Carthage et Le Soleil levant à travers la vapeur, soient accrochées à côté des siennes. Ce qui rapproche les deux peintres, c’est avant tout leur attrait commun pour le paysage en soi, alors qu’au début du XIXème siècle ce dernier est encore perçu comme n’exerçant qu’une fonction secondaire, constituant le simple décor de scènes historiques, mythologiques ou bibliques. Pour le Lorrain, à l’inverse d’un Nicolas Poussin, la représentation humaine est presque anecdotique, toujours subordonnée au paysage. C’est pourquoi contrairement à ses contemporains le Lorrain ne se réfère pas simplement à la topographie des sites qu’il représente, à leur architecture ou à leur végétation. Il note aussi l’impression, les sentiments que provoque le paysage selon la variation de la lumière. Le Lorrain comme Turner regardent donc le soleil en face mais à la différence de Turner le Lorrain est l’ « anti-sublime » : il aborde le paysage sans terreur ; sa lumière n’aveugle pas, elle n’efface pas les formes mais les nappe en douceur.

Une autre rencontre capitale pour Turner est celle de Rembrandt. Turner découvre ses œuvres au début des années 1790. Il est immédiatement fasciné par sa technique et reste coi devant Le Moulin. Il sent que le peintre partage sa volonté d’élever la peinture au même rang que la poésie, car il peut représenter des thèmes triviaux en faisant naître les sentiments les plus vifs. Rembrandt lui inspire en outre le goût des contrastes colorés, des jeux de compositions, des mises en scène et du clair-obscur.

Les œuvres du peintre anglais Alexander Cozens font aussi évoluer la vision que Turner a de la peinture. Il les découvre grâce au docteur Thomas Monro, un passionné de peinture qui accumule des centaines de tableaux et un ensemble inouï d’aquarelles de maîtres et les fait reproduire par de jeunes artistes. Les aquarelles de Cozens subjuguent et inspirent Turner car le rendu topographique y est presque absent ; seul semble compter le sentiment de solitude et de paix qui se dégage du paysage. Turner oublie alors les contours pour construire par petits coups de brosses, par masses, et se rapprocher par-là du Sublime.

C’est donc inspiré par ceux qui ont avant lui cherché à faire « ressentir » le réel que Turner a révolutionné l‘art du paysage. Il a puisé dans la tradition classique pour peindre des huiles sur toile et aquarelles de moins en moins figuratives. Il n’entend pas rompre avec ses maîtres mais veut pousser leur peinture plus loin. Il ne cherche pas la beauté harmonieuse que représente un Nicolas Poussin mais le Sublime né de la vision du grand et du terrible, ce sentiment puissant où se mêlent attraction et répulsion. Cela lui a valu d’être célébré de son vivant et considéré très tôt comme le premier peintre de l’Angleterre. Il fut ensuite vénéré par Monet – qui nia pourtant avoir été inspiré par lui – Pissarro, Ensor et Kandinsky. Sa production admirée fut toutefois parfois critiquée, taxée d’inachèvement (à cause de la dissolution des formes) ou vue comme trop proche de celle des modèles du peintre. Elle reste d’une extraordinaire richesse : Turner a légué 20 000 de ses œuvres à la nation anglaise, dont une partie est aujourd’hui exposée dans une aile particulière de la Tate Britain Gallery.

FR-MU584WWANS1NFR-1
Le Dernier Voyage du Téméraire. JMW Turner, 1838

Auteur : Domitille Dallemagne

greep cynthia

Possédez-vous notre application ?

Télécharger
Télécharger